En route vers Don Det – Ou le passage de la frontière la plus corrompue d’Asie

Le pneu changé, nous partons en direction de la frontière par la pire route que nous ayons emprunté jusqu’à présent : un mélange de goudron et de terre, truffé d’ornières profondes de 10 centimètres. Nous arrivons au poste de contrôle Cambodgien. Deux douaniers, nous voyant arriver sans sacs à dos, nous demandent si nous avons une moto. Nous n’osons pas leur mentir et leur indiquons que oui. Ils nous demandent alors d’aller au bureau nommé « Customs ». Comme il n’y a personne, nous retournons les voir.

« It’s lunch time, wait wait ! »

À 11h, cela nous étonne mais nous n’avons pas le choix, nous attendons sagement devant la porte, assis en tailleur. Après 30 minutes, nous essayons de filer en douce et de faire valider notre sortie du territoire sans passer par le fameux bureau. Rien à faire, ils savent très bien qui nous sommes et nous demandent d’attendre. Une demie heure plus tard, un homme en chemise blanche, sympathique au premier abord, ouvre la porte et nous demande de rentrer. Nous nous asseyons, la séance d’intimidation commence.

« You don’t have legal paper », dit-il en nous montrant un exemple de papier officiel que nous serions censé posséder.

« No paper, I keep bike »

Je bouillonne intérieurement en m’efforçant de ne pas réagir. J’attends le moment où il va nous demander le montant qu’il souhaite pour nous laisser passer. Après de longues minutes à jouer les idiots, il finit par inscrire $20 sur un papier : « You help me, I help you ». Nous refusons en disant que nous n’avons que $60, soit le montant exact pour le visa Laotien. Il ferme alors brutalement le carnet contenant les papiers officiels vierges, froisse la feuille où il avait inscrit le prix, puis l’enfonce sur un pic en métal d’une façon théâtrale. Nous essayons de comprendre ce que l’on est censé faire en lui posant des questions, mais il ne veut rien entendre. Nous insistons de longues minutes, inquiets de ses réactions et de la fermeté de ses paroles. Il nous dit de ne pas faire tamponner notre visa Cambodgien, d’aller au poste Laotien et de revenir pour le tampon Cambodgien. Il en profite pour nous répéter que sans le papier, impossible de passer la frontière, et que nous reviendrons forcément avec la moto, et qu’il la gardera. Agacés de nos questions et de notre refus d’entrer dans son jeu, il nous dit alors « Out. Out now » d’un ton menaçant. Nous sortons immédiatement et allons faire tamponner notre visa, espérant qu’il ne sorte pas de son bureau. Pendant que les douaniers inspectent nos passeports, ce que nous craignions arrive : l’homme claque la porte derrière lui et se dirige vers nous. Nous faisons en sorte de ne pas le regarder, un peu à la manière d’une autruche enfouissant sa tête dans le sable. Étrangement, cette stratégie de révèle payante et il passe à côté de nous sans rien dire. Les douaniers nous demandent ensuite $2 chacun pour apposer le tampon. Nous refusons, toujours en affirmant n’avoir que l’argent nécessaire pour le visa Laotien.

Nous partons rapidement du poste Cambodgien et nous arrêtons quelques dizaines de mètres plus loin à la frontière du Laos. Nous remplissons les demandes de visa mais, avant que nous ayons pu les faire valider, des douaniers arrivent et mentionnent la moto. Selon eux, il ne serait pas possible de passer au Laos avec un véhicule vietnamien par cette frontière. Ils nous demandent de retourner sur nos pas. Nous refusons, ils insistent, nous refusons encore. De longues minutes d’incertitude passent, à répéter les mêmes choses, faisant semblant de ne pas comprendre ce qu’ils nous disent. Ils finissent par se lasser et partir, nous attendons une dizaine de minutes avant de reprendre les démarches pour le visa. La jeune femme qui s’occupait de nous, quelques minutes plus tôt, se fait remplacer par deux douaniers peu amicaux. Ils prennent leur temps. Après un long moment d’attente, ils nous appellent et réclament encore une fois $2 par personne pour un coup de tampon. Forts de notre expérience au poste Cambodgien, nous refusons, montrant le porte monnaie vide. Cinq minutes plus tard, le visa est validé. Nous ne savons pas si ils vont nous laisser passer avec la moto, alors nous nous pressons de prendre la route. Une fois éloignés de quelques kilomètres, nous nous arrêtons pour célébrer notre victoire, soulagés et surtout, étonnés de ne pas avoir déboursé 1 centime de plus que les $60 du visa.

Toujours un peu sous le coup de l’adrénaline, nous repartons rapidement pour rejoindre Don Det. Comme à l’accoutumée, maps.me nous fait passer par des chemins … Particuliers. Nous manquons plusieurs fois de tomber dans l’épaisse couche de gravier qui compose le sentier. Nous passons à travers de minuscules villages et pratiquons le bonjour local : « Sabaï Dii ». Tout le monde nous répond, étonné de nous voir passer là. Nous rejoignons la route « classique » juste avant le village côtier servant de transit pour les touristes vers les îles de Don Det et Don Khone. Pour 50 000 kips, soit environ 5 euros, nous embarquons sur une sorte de catamaran sans voile, composé de pirogues et de planches de bois.

Même notre moto a le pied marin

Le système de direction est artisanal : un volant relié à une pierre ronde, à laquelle est attachée une ficelle, reliée au moteur. Pendant cette courte navigation, nous remarquons à quel point le Mékong est complexe : du fait des 4 000 îles, les courants sont nombreux et vont parfois à l’inverse du flux normal de la rivière.

Nous arrivons sur Don Det, minuscule île parmi les îles, et partons à la recherche de notre auberge, Mr Phao Riverview Bungalows. Un peu excentrée du centre ville, cette auberge n’est pas sans nous rappeler Kampot : une grande terrasse au bord de l’eau, quelques cahutes surélevées, et un accueil familial qui nous donne l’impression d’arriver à la maison. Mr Phao nous montre notre bungalow, composé d’une chambre, d’une salle de bain sommaire et d’une petite terrasse avec 2 hamacs. Nous déballons les sacs rapidement avant de nous installer sur la terrasse, à côté de deux Anglais. Quelques bières plus tard, nous commandons un curry de pommes de terre délicieux : il faut absolument apprendre à le faire !

Nous passons la soirée au bord de l’eau, discutant inox et procédés de soudure avec Kris, un chaudronnier Gallois d’une trentaine d’années.

Lendemain matin, gueule de bois au rendez-vous. Je remercie les quelques litres de bière Lao qui me tapent plus sur le crâne que 3 bouteilles de mauvais beaujolais. Nous profitons du lever de soleil avachis dans les hamacs avant de partir nous balader sur l’île voisine, à la recherche de cascades.

Lever de soleil depuis le hamac

Ici, pas de route, ni même de larges chemins en terre rouge. Il y a seulement des sentiers cabossés de moins d’un mètre de large, composés de sable, de pierres et de graviers. Nous nous félicitons d’avoir changé le pneu au Cambodge, car nous aurions crevé à coup sûr …

Après avoir traversé quelques ponts, pour le moins incertains, nous tentons de rejoindre le sud de Don Khone par un sentier non indiqué.

Incertain, n’est-ce pas ?

Nous nous retrouvons face à un pont en bois que nous préférons traverser à pieds, de peur que la moto soit trop lourde pour passer. Nous découvrons un chemin de jungle presque impénétrable et préférons faire demi-tour. Nous rentrons alors prendre le petit déjeuner à l’auberge.

La nature reprend ses droits

14h30, après quelques heures de repos, nous embarquons avec Mr Phao sur une petite pirogue à moteur. Nous souhaitons aller voir les plus grandes cascades des 4000 îles : Khone Phapheng. Au moment de partir, Mr Phao nous demande : « You want the free way or the normal way ? »

« Free way is good ! »

A l’unanimité, nous décidons de prendre la chemin gratuit, sans vraiment savoir à quoi nous attendre. Après une heure de navigation, notre capitaine commence une manœuvre étrange. Nous sommes tout près du haut des cascades, il arrête le moteur et sort un long bâton qu’il utilise pour diriger la pirogue en s’appuyant sur le fond de la rivière. La manœuvre prend bien une vingtaine de minute, sans que nous sachions quel en est l’objectif : va-t-on s’arrêter avant les cascades, où bien va-t-il passer dans un autre canal pour arriver en bas ?

Mr Phao à la manœuvre

Il finit par accoster sur une île minuscule, pas de cascade en vue ! C’est parti pour un trek intense d’une vingtaine de minutes, nous passons dans l’eau, descendons des rochers abrupts, traversons des barrages à poisson : ce n’est clairement pas un sentier touristique !

Un trek les pieds dans l’eau

Arrivés en bas, la vue est incroyable. Nous sommes tout en bas des cascades, pile en face du belvédère où nous pouvons appercevoir les nombreux touristes défiler.

Coucou c’est nous

Une courte pause plus tard, Mr Phao nous invite à reprendre la marche pour descendre un peu plus et avoir un meilleur point de vue. Nous enjambons les casiers à poissons, traversons les courants avant de profiter du magnifique panorama.

Au retour, nous pouvons passer sur le pont de singe utilisé par les pêcheurs à la saison des pluies. Je suis le seul à me laisser tenter, je ne pouvais pas rater ça !

Un pont de singe … artisanal

Nous reprenons la pirogue pour rentrer à l’auberge et nous arrêtons en chemin sur une plage où nous découvrons une drôle de construction en terre cuite que j’imagine être un four. Mr Phao nous explique alors qu’il s’agit d’un procédé traditionnel pour faire du charbon. Les locaux remplissent le dôme de bûches, le ferment et laissent brûler quelques jours pour récolter le charbon, bien plus pratique à utiliser que du bois humide.

Le soleil commence à se coucher, nous repartons et apprécions le spectacle le temps du retour.

Direction l’auberge au soleil couchant

Nous arrivons à l’auberge, mangeons un nouveau curry de pommes de terre et allons nous coucher de bonne heure, fatigués de notre journée.

Le lendemain matin, nous faisons la grasse matinée jusqu’à … 8 heures !

En attendant le couple d’Anglais rencontré à l’auberge, nous allons « en ville » faire quelques courses. À notre retour, Kris et Justina viennent à peine de se lever. Le temps qu’ils prennent un petit déjeuner et qu’ils louent un scooter, nous partons nous balader vers 13 heures. Au programme, cascades et chemins dans la jungle. Nous passons le pont évité la veille et parcourons un kilomètre avant de nous retrouver devant un autre pont, effondré. Impossible de le contourner, nous faisons demi tour.

Clairement, ça passe pas

Sur le chemin, nous rencontrons de jeunes locaux, en train de chasser des grenouilles. Ayant un penchant pour la capture des amphibiens depuis tout petit, je m’intéresse à leur méthode. Ils creusent des trous dans la terre, à l’endroit où ils ont reperé les « nids ». Nous avons une bonne discussion, malgré la barrière de la langue.

Retour à l’auberge pour manger un peu avant de repartir pour admirer le coucher du soleil sur l’île de Don Det puis soirée tranquille à discuter et siroter des bières.

Rébecca passera près d’une heure en cuisine, apprenant à faire le curry de pommes de terre. La cuisinière ne lui montre pas seulement comment faire, elle lui explique et lui fait effectuer toutes les étapes de la recette !

A ce qu’il paraît, c’est bon !

Elle nous explique alors que c’est la façon dont a commencé l’aventure de la guest house : elle a d’abord ouvert un petit restaurant où elle apprenait aux touristes la cuisine locale, puis son père a construit sept bungalows pour accueillir plus de monde.

Phieng et sa fille

Nous nous couchons, ravis de notre journée et de ces expériences authentiques.

Lendemain matin, alors que nous avions prévu de partir pour Paksé, dans les montagnes un peu plus au nord, je suis malade. Impossible de prendre la route. Nous restons un jour de plus, pendant lequel j’alterne entre hamac et lit. Rébecca, quant à elle, en profite pour se reposer, lire et écrire dans son journal.

Nous nous couchons tôt en espérant être suffisamment en forme pour partir le lendemain.

8 Replies to “En route vers Don Det – Ou le passage de la frontière la plus corrompue d’Asie”

  1. Extraordinaire ce voyage..il ne reste plus qu’à trouver un job sur place , gros bisous

  2. L’aventure continue!!!
    Bravo les négociateurs ! Expérience à valoriser à votre retour 😂😂😂.
    Merci pour ces photos qui permettent d être avec vous.
    Profitez bien 😘😘😘

    1. Merci pour ton commentaire ! On profite au maximum !

  3. J’espère tout de même que vous n’y pensez pas trop.
    Bravo pour cette belle aventure.

    1. Trop de projets en France pour ça !

  4. Extraordinaire aventure, photos magnifiques et commentaires rondement menés par notre nouveau journaliste. Merci pour ces délicieux moments..attendons la suite…

    1. Hello Fred, merci pour le commentaire! La suite est en préparation… Gros bisous à vous 2!

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